18 chroniques de studio par Laurent Cachard à télécharger au format .pdf
Pauline Hostettler, 15 ans, de l’autre côté du miroir.
LES LEGIONS D’ANGES HEUREUSES
Quand on demande à Pauline Hostettler si ça lui a coûté, cet été, d’interpréter la Marjo’ de la comédie musicale que son père a composée – cette fille du même âge que le sien confrontée à la séparation brutale de ses parents et aux affres de sa vie amoureuse à elle – elle répond « non » et reprend son portable pour envoyer un SMS à la vitesse de la lumière. C’est ainsi, l’adolescence : l’âge de tous les dangers mais peu d’inclinaison pour l’analyse que les vieux leur en proposent. Il n’empêche, c’est bien elle, et ce malgré la présence de chanteurs reconnus comme Evelyne Gallet, la mère, Stéphane Jardin, inénarrable proviseur, Kenzy Boufedji (de Emynona) dans le rôle d’Esteban, le bel Argentin débarqué dans la classe de 2nde de Marjo et dans sa vie, parallèlement, qui crève le disque, avant l’écran. Et le père de Pauline, Eric, qui interprète son père de fiction, également, facile, ça, Pauline ? « Pas compliqué, non. On connaissait les chansons, il a fallu régler le duo, c’est tout. C’est lui qui s’inquiète, pas moi ! ». Eric ne dément pas, lui qui a bien failli ne jamais enregistrer cet album-là et qui savoure d’autant plus le cadeau qu’ils se sont fait mutuellement : lui en restant en vie, elle en gravant ses 15 ans dans le marbre de ceux de Marjo’. Qui ne vieillira pas quand Pauline avancera sur le chemin de sa vie. Une illumination, cette « comédie musicale lycéenne » ? Pauline en est fière, elle a hâte que l’objet sorte pour le montrer à ses copines. Pas d’angoisse là non plus. Elle sait que ceux qui voudront critiquer ne se gêneront pas, elle sait surtout qu’il n’est pas donné à tout le monde d’avoir fait ça, à son âge. Eric raconte qu’en studio, c’est le 3ème jour que sa voix a vraiment donné ce que toute l’équipe attendait. Sans ciller, alors, elle a repris les quatre chansons qu’elle avait déjà mises dans la boîte les deux jours précédents et a recommencé. Passant de la bluette mélo au rythme cubanisant sans problème, durcissant un peu sa voix sur le générique pour couvrir le chœur des enfants , assénant un « je n’laisserai personne dire que la vie est facile ! » en regardant si le vernis de ses ongles a séché. On n’en saura pas beaucoup plus sur elle, sur sa vie à Eloise, petit commune limitrophe de Bellegarde sur Valserine, entre l’Ain et la Haute-Savoie. Parents pas du tout décomposés, petite sœur virtuose du dessin (deux de ses illustrations sont dans le livret du livre-disque), des amis un peu partout, un peu tout le temps et des écrans d’ordinateur à foison. Quand elle est venue enregistrer, à la Casa Musicale, elle rentrait sagement le soir chez sa tante quand ceux qu’elle avait laissés en studio passaient leurs nuits à debriefer et à se demander s’ils avaient bien vécu ce qu’ils avaient entendu. A peine ose-t-on lui demander si c’est aussi difficile d’aimer pour elle, à 15 ans, que pour Marjo’. Elle plante son regard un peu fardé dans nos yeux inquiets, remonte la mèche qui abrite un peu de sa lassitude et dit que c’est pour tout le monde pareil. Dans sa classe, dans la vie. A quinze ans et sans doute à plus. Quand, dans « l’Ecole buissonnière », elle chante « on a le temps pour nous, j’ai sa main dans la mienne », les plus anciens, ceux qui sont autant ciblés par « Trop pas ! » que les adolescents, se remémorent les plus beaux instants de leur vie. Il y a de la mélancolie dans les paroles de ces chansons, contrecarrée par des rythmes pop parfois endiablés : c’est bien parce que la vie des adolescents n’est pas le fleuve héraclitéen qu’on voudrait garder en mémoire que ce projet-là revendique haut et fort de ne pas les prendre pour des idiots. Eric dit que son auteur a même disséminé « des petits bouts d’Hamlet » dans les chansons, puisqu’il est aussi question d’une mère devenue belle-mère, sans rien déflorer du récit. Puisque récit il y a : ce coffret « à la française » (coffret 13X18,6 contre-collé, livret 48 pages) alternant des extraits du Journal de Marjo’, des conversations MSN avec ses copines Clém&So et des scènes dialoguées. On y trouve tout ce qui menace les jeunes gens dans leur vie à venir : l’usure d’un couple, son absence de communication, qu’on regrettera une fois l’irréparable avenu. Alex, le père, écrit des chansons d’amour pour celle qu’il a perdue, rien d’original, mais Marjo, les découvrant par effraction, va tenter, à l’aide de ses amies et, donc, du bel Esteban, d’inverser le cours des choses. Pour que le choix, comme le dit la chanson d’avant le duo final, soit pris en conscience de son contraire. Tiens, du Kierkegaard, après Shakespeare ? Et tout ça dans une « Boum » moderne, comme indiqué en 4ème de couverture ? Pauline s’en fout (carrément), elle n’a pas encore l’âge de ces références et il ne lui tarde pas que ça lui arrive. Elle sait juste que ce que Marjo’ a vécu, elle le vivra en n’en prenant que le bon, puisque le poulailler familial high-tech laisse augurer un ancrage terrestre conséquent. Les écueils qu’elle va connaître, les verra-t-on dans un tome II de «Trop Pas » ou dans un album que son père consacrerait à ses vingt ans, par exemple, elle s’en fout (également). Elle qui a traversé le public, nombreux, d’une librairie, récemment, pour interpréter une des chansons de « Trop Pas ! » lors d’une présentation d’un roman de son auteur – sans se départir d’une réelle assurance et d’une morgue un peu boudeuse qui n’est pas sans rappeler de glorieuses ainées – chante quand on lui demande de chanter et ne veut pas en dire plus. On lui souhaite d’être largement diffusée et entendue, parce que les chansons qui s’enchaînent sont toutes aussi signifiantes les unes que les autres. Elle s’est posée au piano, entame « le Café des Ecoles », chantée sur le disque par Alex-Eric, le père. Les doigts échoppent un peu, mais elle sait se rattraper. Contresens, néanmoins ? Ce n’est pas à elle de chanter ce morceau, bilan nostalgique d’endroits et d’amours disparus. « C’est juste que je l’aime bien et que ça m’embête de pas la chanter », rigole-t-elle. Quand dans le même temps, l’amant déchu, dans la chanson, ne peut que répéter qu’il s’interdit de pleurer. Il n’y a pas de place pour la complaisance, dans l’adolescence, et c’est très bien. Si tous les enfants grandissent, sauf un, on gagnerait tous à se souvenir de ce qu’on voulait faire de notre vie quand nous avions quinze ans. La mèche se fait rebelle, encore, du coin de l’œil elle sollicite son père pour savoir si l’interview est terminée. C’est oui. Elle se lève, salue et prend son portable. Avant même qu’elle ait quitté la pièce, deux ou trois de ses copines sauront ce que s’y est dit. LOL. Pascal Tantiède.
« Trop Pas! », une comédie musicale de Laurent Cachard & Eric Hostettler
Sortie du livre-disque le 3 décembre
à la Casa Musicale (69)
vente par correspondance et en librairies.
Plus d’informations sur: http://trop-pas.com/
Les lilas blancs du mois d’avril (enfin!)
Bon, il y a encore quelques détails à régler dans le mastering, mais je lâche aujourd’hui le premier extrait de cette comédie musicale lycéenne dont je vous rebats les oreilles depuis le mois de mai. « L’Ecole Buissonnière », c’est la chanson que j’aurais rêvé écrire et ça tombe plutôt bien, puisque je l’ai fait. Mais un texte comme celui-ci, qui s’oblige à la simplicité sans déroger au sens, n’est rien sans sa composition, repérée dès la première écoute, au petit matin après une nuit de travail pour Eric. Je n’ai plus beaucoup de souvenir de l’écriture de cette bluette, d’ailleurs, sinon que son incipit reprend l’excipit de Tébessa, avec ces lilas blancs du mois d’avril, que j’ai aussi placés dans « l’embuscade ». Et « déambuler », aussi, qu’on ne peut décemment placer dans une chanson sans rendre hommage à « Dis, quand reviendras-tu ? ». Le reste est une chanson d’amour qui refuse l’éphémère : que faire d’autre que placer cette illusion-là dans la bouche d’une jeune fille de quinze ans, pour avoir envie d’y croire un peu, encore ? J’ai déjà expliqué que Eric l’avait chantée lors d’une rencontre Lettres-frontière et que, sans doute en réaction à la gravité des autres, j’avais vu des spectateurs se réjouir du rythme et des paroles qui restent en tête. A l’époque, ses mesures étaient plus rapides, plus proches de la bossa que du slow qu’elle est devenue : l’intervention de Jean-Marie, le batteur, puis le gimmick de dobro de Gérard Védèche en ont fait ce qu’elle est maintenant et c’est très bien puisque, égoïstement, elle me touche au plus profond de l’âme. Comme un substitut de la main qu’on tient dans la sienne, ai-je écrit, déjà, pour répondre à l’intonation que prend Pauline pour dire ça. Comme une balade dans les jardins du Luxembourg, dans un temps hors du temps. J’aime le thème de ce morceau, sa base rythmique, les guitares, la montée du mélotron, les réponses de Qing à l’accordéon, les derniers soubresauts du dobro. Tout, j’aime tout, jusqu’à la moindre seconde de ces 3’38. Et si vous n’aimez pas, laissez-moi y croire quand même. Un peu, aussi. LC
L’école buissonnière
Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.
« On a le temps pour nous, j’ai sa main dans la mienne »
Et si et si… L’étau se resserre autour de la parution de « Trop Pas ! », ce projet qui aura pris deux ans et demi de nos vies. L’histoire possible des recommencements, des amours chaotiques et des dilemmes qui vont avec. Marjo, cette ado, elle a grandi avec moi autant qu’avec ses parents, je vais avoir du mal, je le sais, à contenir mon émotion une fois que le livre-disque sera sorti, que je l’entendrai chanter cet extrait de « l’Ecole Buissonnière » que je reporte en titre. Oh, ce n’est pas à moi qu’elle chante ça, fort heureusement, mais elle peut – c’est permis – le chanter pour moi, pour l’adolescent que je suis resté! Il faudra retomber sur nos pattes, se relever une huitième fois après la septième chute. Se dire que le prochain projet sera pour les 20 ans de Pauline, qui l’interprète. J’écrivais dans « Tébessa » qu’une vie pouvait se mesurer au nombre de fois qu’on voyait la Vogue des marrons s’installer sur le Boulevard de la Croix-Rousse. C’était valable en 1955, ça l’est toujours, même si le « Paris-Méditerranée » n’existe plus, et que je ne suis toujours pas monté manger une gaufre. Pauline grandira, Marjo restera à 15 ans, éternellement. Comme Vanneyre l’est resté, à 30, il y a dix ans, bientôt : tous les dix ans peut-être, je ferai le Voyage… Ce doit être ça, la vie. LC


